Longtemps perçu comme la référence en matière d’emploi, le CDI ne suffit plus à attirer les talents. Les nouvelles générations recherchent désormais davantage de sens, d’autonomie et un meilleur équilibre entre vie professionnelle et personnelle.
Les entreprises doivent donc repenser leurs pratiques pour recruter et fidéliser, au-delà de la seule promesse de stabilité.
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Parole de Timothée Meaupin, Chargé de mission RH à la CCI Hauts-de-Seine
Longtemps considéré comme l’objectif ultime d’une carrière, le CDI ne suffit plus à lui seul à attirer les talents. Si la stabilité reste importante, les nouvelles générations accordent désormais autant d’attention au sens du travail, à l’autonomie et à l’équilibre de vie. Une évolution profonde du rapport à l’emploi qui oblige les entreprises à repenser leur attractivité.
Obtenir un CDI signifiait, par le passé, pouvoir se projeter. Il offrait la possibilité d’envisager sereinement d’autres projets structurants de la vie adulte : contracter un crédit immobilier, fonder une famille, construire une carrière ou préparer sa retraite. Au-delà même de la sécurité matérielle qu’il procurait, ce contrat incarnait aussi une forme de reconnaissance sociale.
Cette représentation du travail, largement héritée des Trente Glorieuses, continue encore aujourd’hui de structurer une partie des politiques publiques et des pratiques managériales. Pourtant, cette vision se fissure progressivement.
Car si le CDI demeure la norme juridique du marché du travail français, il ne constitue plus nécessairement l’idéal professionnel qu’il a longtemps été.
Parlons du terrain, en 2026. La société française a traversé en quelques années plusieurs bouleversements majeurs : crise sanitaire mondiale, tensions géopolitiques durables, transformations économiques accélérées. Dans ce contexte d’incertitude, les attentes des actifs évoluent, en particulier chez les jeunes diplômés et les profils qualifiés.
Le CDI n’est plus toujours perçu comme une finalité en soi. Non pas parce que la stabilité qu’il procure serait devenue indésirable, mais parce que ce modèle contractuel ne répond plus, à lui seul, aux aspirations contemporaines.
Il serait toutefois erroné d’en conclure à la disparition du CDI. Les données statistiques rappellent au contraire sa centralité. Selon l’INSEE, près de 87 % des salariés du secteur privé en France sont aujourd’hui employés en CDI, ce qui confirme la domination de ce type de contrat dans la structure du marché du travail.
Mais cette réalité quantitative ne signifie pas pour autant que le CDI représente encore un idéal universel. Dans les représentations collectives, il devient progressivement un cadre parmi d’autres, et non plus nécessairement un aboutissement.
Une relation au travail en mutation
Cette évolution s’explique d’abord par une transformation plus profonde : celle du rapport au travail lui-même. Les données internationales confirment ce phénomène. Dans son étude annuelle State of the Global Workplace, l’institut Gallup indique que seuls 7 % des salariés français se déclarent réellement engagés dans leur travail, un taux parmi les plus faibles d’Europe. À l’inverse, près d’un salarié sur cinq se déclare activement désengagé. Ces chiffres traduisent une réalité que de nombreuses entreprises observent désormais au quotidien : le travail ne constitue plus le centre exclusif de l’identité sociale.
Une étude publiée par l’APEC montre ainsi que près de sept jeunes cadres sur dix considèrent le sens du travail comme un critère déterminant dans le choix d’un employeur. Autrement dit, la nature du contrat ne suffit plus, à elle seule, à susciter l’engagement.
L’aspiration croissante à la liberté professionnelle
Une seconde évolution contribue à ce changement de perspective : l’aspiration croissante à davantage d’autonomie dans les trajectoires professionnelles.
Ces dernières années, le marché du travail s’est profondément diversifié. Télétravail, travail indépendant, temps partiel choisi, carrières hybrides ou multiprojets se développent progressivement. Selon les données croisées de l’INSEE et de l’URSSAF, plus de quatre millions de personnes exercent aujourd’hui une activité indépendante en France, soit près de 12 % de la population active. L’essor du statut de micro-entrepreneur, créé en 2009, a largement contribué à cette transformation. Dans le même temps, les attentes des salariés évoluent. D’après une enquête de France Travail, près d’un actif sur deux considère désormais la flexibilité du travail comme un critère déterminant dans le choix d’un emploi.
Dans ce contexte, le CDI peut parfois apparaître, paradoxalement, comme une contrainte. Parce qu’il symbolise un engagement durable, une relation de travail plus structurée et moins réversible. Certains profils qualifiés arbitrent alors différemment : accepter une part d’incertitude en échange d’une plus grande autonomie.
La sécurité professionnelle ne repose plus uniquement sur la nature du contrat, mais de plus en plus sur la capacité à retrouver rapidement une opportunité grâce à ses compétences. Autrement dit, les individus misent davantage sur leur employabilité que sur la seule stabilité contractuelle.
Une génération plus lucide face au travail
Cette transformation est particulièrement visible chez les jeunes actifs, dont les attentes sont façonnées par un contexte économique et social sensiblement différent de celui de leurs aînés.
Les enquêtes d’opinion montrent qu’ils portent un regard plus pragmatique sur le travail. Selon une étude de l’IFOP, près de 70 % des jeunes considèrent aujourd’hui que le monde du travail est davantage source de stress que d’épanouissement.
Dans le même temps, certains expriment un sentiment de décalage entre leur niveau de qualification et les postes occupés. D’après la DARES, environ 15 % des jeunes actifs estiment être surqualifiés pour leur emploi.
Ce décalage alimente une forme de lucidité générationnelle : accepter un CDI à n’importe quel prix ne constitue plus une évidence. De nombreux talents préfèrent attendre une opportunité cohérente avec leurs valeurs, leur projet professionnel ou leur équilibre de vie.
Le paradoxe français
Nous sommes donc face à un paradoxe. Dans un pays où le système social reste largement structuré autour du statut d’emploi, le CDI demeure un outil de protection essentiel. Une large majorité de salariés français reste d’ailleurs attachée à l’idée d’un emploi stable. Mais dans les représentations, ce contrat ne suffit plus à lui seul à garantir l’attractivité d’un poste. La qualité du management, la flexibilité de l’organisation du travail, l’intérêt des missions ou encore les perspectives de développement professionnel jouent désormais un rôle déterminant, parfois même plus décisif que la nature du contrat.
Un défi stratégique pour les entreprises
C’est précisément ce qui explique l’importance croissante accordée à la marque employeur. Car les nouveaux talents ne rejoignent plus une organisation uniquement pour la sécurité contractuelle qu’elle propose, mais pour l’expérience professionnelle qu’elle est capable d’offrir. Dans un marché du travail devenu plus concurrentiel, l’attractivité d’un employeur repose désormais sur bien davantage que la simple promesse d’un emploi stable. Elle dépend de sa capacité à proposer un projet collectif, des perspectives d’évolution, un environnement de travail stimulant et une organisation cohérente avec les attentes contemporaines.
Le CDI n’a donc pas disparu. Il demeure la norme juridique du marché du travail français. Mais il ne constitue plus, à lui seul, la promesse d’un engagement durable. Aujourd’hui, il n’est plus un aboutissement. Il est devenu, pour beaucoup, un point de départ.
